Vie et Sciences de l'Entreprise N° 204

Dans cet ouvrage, l’auteur cherche à répondre à une question qui va bien au-delà de sa dimension économique : comment se fait-il que nous assistions, partout dans le monde, à une résurgence des pensées réactionnaires et des fondamentalismes, alors que notre planète connait une ère de prospérité comme elle n’en a jamais connue ? Contre toute évidence, il semble que plus le progrès avance au bénéfice du plus grand nombre, plus il est remis en cause. Pour Pierre BENTATA, ce paradoxe n’est que la résurgence d’un débat, ouvert au 18ème siècle, entre les Lumières et les anti-Lumières : d’un côté, le principe de la Raison individuelle souveraine favorise le progrès économique et social en même temps qu’il affranchit l’Homme ; de l’autre, cet affranchissement tend à couper l’Homme de tout ce qui permet de le définir : ses racines, ses traditions et son groupe d’appartenance. A l’époque actuelle, cela donne la liberté, la prospérité et la globalisation mais aussi les « transhumanistes » qui, par excès de liberté, poussent la logique scientifique à son extrême, avec la fusion de l’Homme et de la machine. En réaction, cela engendre les fondamentalistes qui, par défaut de liberté, exigent la soumission de l’individu au groupe et à la tradition. Au fond, explique l’auteur, les deux parties commettent la même erreur, celle de considérer leur idéal comme un absolu qu’ils doivent imposer, alors que l’Homme ne peut exister que dans une tension permanente entre désir de liberté individuelle et conscience de ce monde auquel il appartient. L’ouvrage se termine donc sur une « petite sagesse tragique », tentative de conciliation de ces deux impératifs par l’abandon du désir stérile d’absolu.

Pierre Bentata est économiste, professeur à l’ESC Troyes, dirigeant de Rinzen Conseil et cofondateur du Cercle de Belem.

« La victoire revient à celui qui tient le dernier quart d’heure »

Au gré de chacune de ses 72 chroniques s’échelonnant de 2010 à 2016, l’auteur, historien de mérite, va droit au vrai et au devoir comme la foudre. Nicolas Baverez met en exergue les similitudes de la décennie 2010 avec les années 1930 : déflation, déstabilisation des classes moyennes, montée des menaces stratégiques, poussée des populismes et autres désunions. Ce livre de clerc est aussi prémonitoire qu’édifiant. Un authentique manuel d’économie et dans certains de ses développements un vrai traité de polémologie ! L’auteur pointe du doigt le cœur du mal français qui est avant tout économique et en décline les causes profondes, à l’aune du déficit de compétitivité, dans un pays déchiré par des effets de ciseaux et l’obsolescence de l’appareil de production ! Pour se mettre en tête les statistiques récentes et l’état de l’art, du choc fiscal appliqué en croissance zéro, à la courbe d’Arthur Laffer, c’est l’ouvrage idéal. Le ton et la préoccupation affichés de voir clair avec un réel talent d’exposition exhorte à ouvrir les yeux. Ça sonne comme un tocsin !

Initialement inventée pour gérer la monnaie électronique « Bitcoin », la blockchain, chaîne de stockage d’informations disséminée dans le réseau, consiste en un registre de transactions entre pairs géré collectivement, entièrement décentralisé et transparent (chaque participant détenant sa propre copie, mise à jour en permanence). Le contenu est consultable à tout moment grâce au cryptage non modifiable ni falsifiable les échanges sont sécurisés sur la Toile, à terme une infinité de type d’actes ainsi authentifiés pourraient relever de cette procédure Blockchain. L’auteur est convaincu qu’il s’agit là d’une « deuxième révolution numérique », « ubérisation ultime », « machine à confiance » …. La technologie blockchain se développe à grande vitesse, laissant présager une « révolution des usages du quotidien » comparable à celle portée par l’Internet dans les années 90. Ces transactions quasi instantanées ont en effet des coûts minimes et sans intermédiation d’un organe central de référence ou de contrôle. Cette technologie est susceptible de bouleverser les règles du jeu de nombreux secteurs de l’économie, des services et des systèmes financiers bancaires. Laurent LELOUP propose en grand expert un décryptage du fonctionnement d’une Blockchain en même temps qu’un état des lieux des expérimentations en cours. Sans éluder les questions que soulève cette technologie, il avance des éclairages sur le large éventail de son champ d’application. « …au-delà des implications économiques, se profile donc une profonde transformation sociétale en rapport avec « la confiance », une confiance qui serait partagée et non plus garantie par des « tiers de confiance » …… ». Mais chacun sait que la confiance ne se décrète pas, elle se mérite. A la Blockchain de faire ses preuves, mieux que le Bitcoin ? Un éclairage lumineux à portée de tous les publics, ce qui n’est pas le moindre de ses mérites.

Les auteurs troquent les agrégats de l’environnement hétérodoxe de la recherche de profit par l’innovation dans l’industrie automobile pour la « success story » annoncée de Renault, appelée Kwid (conception en Inde avec une ambition mondiale) ! A la question comment ? Cet ouvrage répond par une épopée riche d’enseignements. Bien des préjugés sont battus en brèche sur ce projet iconoclaste, dont les achats représentent 85% de la valeur de la Kwid. Les auteurs rapportent avec talent le récit de leurs formidables investigations d’un projet stratégique innovant et porteur de changements, inscrit dans une démarche d’ingénierie frugale et d’innovation fractale, à savoir de table rase, remontant à 2010. Cet ouvrage répond avec luminosité aux questions que pose toute stratégie offensive et de conquête par le bas des marchés des pays émergents. L’opus agencé de manière pertinente est constitué d’éléments indispensables à la bonne compréhension et à la transmissibilité des leçons à retenir d’une expérience majuscule dans l’industrie automobile du 21eme siècle. Retenons à cet égard qu’une bonne idée mal exécutée ne sert à rien !

Tel que pouvait l’affirmer le rapport Meadows en 1972, la poursuite du rythme actuel des extractions de minerais conduirait à un effondrement inéluctable de nos économies à terme. Après 45 ans passés, outre les menaces de la pollution et des changements climatiques, les échéances sont confirmées, toutefois avec un répit d’un demi-siècle. Plutôt que de demander plus d’Etat ou plus de marché, ou de nous condamner à une décroissance lente, l’auteure nous propose une alternative formée par la symbiose d’économies régénératrices, d’abord agricoles, puis industrielles, et enfin de gestion productive de l’information. Le leitmotiv exemple est d’abord la photosynthèse qui transforme l’énergie en matière et fixe le CO2. Elle nous parle d’abord de ces villes où des systèmes naturels à base de plantes ont remplacé des stations d’épurations chimiques et dispendieuses. Dans ses exemples, à Catskill près de New York, à Wuhan, à Culembourg, ou à Nanterre, des réalisations sont en place et le paysage des villes, avec des fermes adjointes, en est de plus modifié de manière plaisante. C’est la partie des écosystèmes du vivant. Deux voies sont ensuite explorées. Les complémentarités opérationnelles en matière de récupération d’énergie et de matériaux génèrent des économies circulaires substantielles. De nombreuses coopérations de fait entre acteurs de l’Internet existent aussi déjà, en termes d’échange d’information et de services. Poussés plus loin, ces échanges peuvent là aussi produire des économies avec des mutualisations de hardware, ou de software dans l’optique Open. La mise en commun de ressources entrainera une nouvelle logique d’accès aux équipements matériels, plutôt que leur possession personnelle. Il s’agira de maîtriser les écosystèmes de cette technosphère. Enfin, et de façon que les utilisateurs des plateformes ou des Communs- au sens large- bénéficient des capacités maximales de leurs fonctionnalités, la gouvernance de ces Communs doit être adaptée en coopérative d’utilisateurs ou d’entrepreneurs. Cette préoccupation est celle de l’écosystème social. C’est une conjonction synchrone des écosystèmes du vivant, techniques et sociaux qui réaliseront la symbiose attendue.

L’auteure s’affirme avec éloquence tout au cours de ce long ouvrage, en effectuant la promotion de règles et de concepts qui vont triompher de manière inéluctable. Regrettons que pour organiser une transition vers cette nouvelle organisation « du possible », soutenue par des comportements vertueux indispensables, elle minimise néanmoins toute évaluation des dynamiques sociale et financière à mobiliser depuis l’existant. D’ailleurs, en toute fin de conclusion, elle doute elle-même de leur généralisation dans nos sociétés déjà structurées.

Isabelle Delannoy est ingénieure agronome et dirige l’agence Do-Green économie symbiotique.