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VSE 191-192 - Innovation et environnement

Des politiques industrielles au développement productif : la mutation incontournable

Le développement économique et l’emploi sont au cœur des préoccupations des Français et le rapport Gallois « Pacte pour la compétitivité de l’Industrie Française » diffusé le 5 novembre 2012 n’a fait que souligner la nécessité de renforcer la compétitivité des entreprises françaises en termes de coûts et au moyen d’innovations sources d’avantages concurrentiels. Le débat rebondit car certains se posent la question de l’intérêt du maintien des 71 pôles de compétitivité disséminés sur le territoire national et les DOM.

Les limites des politiques industrielles

La France a mis en place des politiques industrielles audacieuses dans les années 1970 qui ont permis l’émergence de grands projets concernant le nucléaire, le ferroviaire et l’aéronautique. Ces projets ont été et sont des réussites industrielles dont seul le nucléaire est contesté aujourd’hui par une fraction de l’opinion. Cependant les TGV ne constituent plus une innovation et sont concurrencés par des trains chinois ou allemands. Les centrales nucléaires françaises sont en concurrence avec des entreprises étrangères montrant des solutions techniques équivalentes à des coûts qui peuvent être inférieurs. Ces projets ont été le fruit d’une démarche centralisée appuyée avec succès par les grands corps d’ingénieurs et décidée depuis Paris.
La création d’emplois dans un monde concurrentiel peut s’appuyer comme le montre l’exemple allemand sur des TPE et des PME s’insérant dans un tissu industriel territorialisé et pas exclusivement sur des grands projets centralisés pilotés par des états-majors parisiens.

Le développement productif

Le déploiement des pôles de compétitivité fait suite aux « Systèmes Productifs Locaux » soutenus par la DATAR dès les années 1980 puis aux Technopoles dont Sophia Antipolis est le porte-drapeau et des clusters ou « agglomérats d’entreprises » dont le Genopole d’Evry créé en 1998 est un exemple réussi. Certains de ces clusters comme la Cosmetic Valley sont devenus en 2004 des pôles à vocation mondiale. Le développement industriel décentralisé et territorialisé est un moyen original de création d’emplois. Il favorise la création d’entreprises durables et innovantes capables d’affronter la concurrence mondiale. L’émergence et la croissance de ces entreprises ne peuvent se faire que dans le cadre d’écosystèmes favorisant des synergies et créant des chaînes de valeur nouvelles. Les politiques de développement productif nourrissent l’écosystème de ces TPE et PME émergentes et en développement. Cet écosystème a besoin des ressources de R&D universitaires, de l’appui des organismes territoriaux, des financements longs qui devraient être portés par la future banque publique d’investissement. La politique des pôles initiée en 2004 est au carrefour du développement productif qui réunit les univers académiques, entrepreneuriaux et l’accès aux marchés pour les entreprises depuis un socle régionalisé. Cette politique a fait l’objet d’audits commandés par les pouvoirs publics, lesquels en ont mis en relief les points forts ou les faiblesses.

La politique des pôles doit-elle être repensée et réorientée ?

On peut recenser parmi les critiques concernant l’écosystème des pôles de compétitivité les points suivants :

Il y aurait beaucoup trop de pôles :

Les 71 pôles existants correspondent à des entités labellisées car ils avaient les caractéristiques pour y prétendre lors de l’appel d’offres de 2004, ce qui n’exclut pas des évolutions de leur feuille de route et un renforcement de l’orientation vers les marchés. Réduire les pôles français à une quinzaine d’entités c’est revenir à un processus centralisé favorisant les grandes entreprises et quelques régions. L’investissement de l’Etat sur 7 ans est de 1,25 milliard €. Ce montant est modeste par rapport au crédit d’impôt pour la compétitivité des entreprises qui pourrait s’élever à 20 milliards € sur 3 ans.

Les grappes d’entreprises ou clusters font-ils concurrence aux pôles ? :

Les grappes labellisées ne répondent pas aux critères spécifiques de la qualification pour les pôles mais lorsque ces grappes se développent elles peuvent alors devenir des pôles ou fusionner avec les pôles existants. Par définition, toutes les formes de grappes ou clusters sont évolutives comme les pôles. Les grappes sont a priori complémentaires des pôles. Le clivage entre grappes et pôles est typiquement français car le monde entier utilise le mot « cluster » qui correspond à des regroupements plus ou moins matures d’entreprises sur des thématiques particulières. Selon le stade de développement de ces clusters et le niveau d’intervention des Etats concernés, ceux-ci constituent des grappes ou des ensembles voisins des pôles de compétitivité à la Française.

Les pôles sont très orientés vers la R&D :

Les travaux du cercle de réflexion « Futuris » au début des années 2000 ont montré l’intérêt de créer un maillage territorial de pôles en s’appuyant sur l’investissement public dans les structures de recherche et d’enseignement localisées dans les territoires. Le développement des pôles a été conçu comme devant s’appuyer sur un stock de travaux et d’éléments de propriété intellectuelle, sources de produits futurs, d’où la nécessité d’engager une forte démarche de R&D qui doit maintenant être convertie plus fortement en produits et services.
Doit-on renforcer l’orientation des pôles vers le marché ?

Il apparaît clairement que si l’ADN des pôles à leur origine mentionnait la mise sur le marché des produits et services innovants, cette orientation mérite d’être renforcée. Les insuffisances notées concernant le recours au design et la réflexion sur de nouveaux modèles d’affaires correspondent aux lacunes du système universitaire français sur ces sujets jusqu’à une date récente. Les retours d’investissement sont faibles car les pôles sont récents, à peine 7 ans d’existence, et la mise en place d’organisations complexes en réseau requiert du temps pour produire de la connaissance actionnable et la convertir en produits et services commercialisables.

Faut-il accroître l’implication des grandes entreprises ?

L’implication des grandes entreprises est forte dans les pôles mondialisés et moindre dans les autres. L’objectif des pôles est de faire émerger des entreprises dont certaines accéderont à la bourse NYSEEuronext pour les PME et ETI d’ici 10 ans et pour quelques-unes au CAC 40 d’ici 10 à 20 ans. La présence des grandes entreprises n’est pas une fin en soi. Les grandes entreprises peuvent également participer à la croissance des PME en intégrant le pacte PME et en respectant les délais légaux de paiement (33 % ne le feraient pas). Elles pourraient participer dans un acte citoyen au portage accéléré de ces PME vers les marchés internationaux en croissance.

L’avenir : renforcer la décentralisation et le développement des écosystèmes territorialisés

Le modèle des politiques industrielles centralisé a montré son efficacité dans les années 1970-2000 pour soutenir le développement de l’économie française, mais il ne répond plus aux besoins du pays en termes d’emplois. Le modèle territorialisé formé par les grappes et les pôles répond en partie au besoin de création d’emplois.
Ce modèle permet en outre de créer les entreprises qui seront les championnes des années 2020 et 2030. L’exemple allemand montre que l’entrepreneuriat doit être intégré à la culture nationale pour soutenir et accélérer le développement des petites et moyennes entreprises. C’est dans les régions directement intéressées au développement de ces entreprises que le soutien à celles-ci doit être apporté dans une relation de proximité. Le modèle américain montre que les Etats et les collectivités de ces Etats soutiennent des milliers de clusters qui participent à la richesse du pays.
L’exercice en France concerne le désapprentissage du centralisme pour les uns et la mise en pratique d’une décentralisation source de création de richesses et d’emplois en région pour les autres. Refuser la décentralisation, les clusters et les pôles de compétitivité, c’est se condamner à la stagnation et à la récession. Le développement productif localisé est incontournable.

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