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VSE 188 - Vie et Sciences de l'Entreprise

Changement organisationnel et implémentation des TIC : pourquoi faire attention aux dimensions économiques de la gestion du savoir dans le cas des ERP ?

Résumé :

Nous proposons une réinterprétation d’études de cas traitant du couplage usuel entre implémentation des ERP et un genre particulier de changement organisationnel, dit “ refonte des processus métiers ou business process reengineering ”. Elle est susceptible d’intéresser tout manager confronté à ce problème stratégique en systèmes d’information. Nous faisons appel pour le comprendre aux outils de l’économie cognitive. Nous dégageons d’abord les spécificités de ce couplage et mettons en évidence l’importance cruciale de l’incertitude organisationnelle et de la gestion du savoir. Nous explicitons ensuite que les problématiques de coordination et de fiabilité complexes, observées dans les stratégies des firmes concernées, peuvent non seulement être reproduites adéquatement par l’économie cognitive expérimentale, mais aussi expliquées par un mécanisme économique simple fondé sur la rationalité limitée, et dont la généralité concerne d’ailleurs bien des situations en systèmes d’information.


Abstract:

We use cognitive economics tools, never mentioned before in Information systems studies, to provide an economic reinterpretation of case studies about coupling business process reengineering and ERP implementation. We set out its specificities and show the crucial significance of organizational uncertainty and knowledge management. We explain that economic coordination and complex reliability issues in firm strategies can be simulated by experimental economics and exhaustively explained by a simple and general economic model based on bounded rationality.

INTRODUCTION

Les conséquences organisationnelles de l’implémentation des ERP et l’alignement stratégique entre SI et organisation sont deux questions cruciales tant pour les praticiens que pour les chercheurs.
En approfondissant la portée de données secondaires issues de la littérature académique, nous proposons une réinterprétation économique inédite de la problématique du couplage entre implémentation des ERP et “ business process reegineering ”. Après avoir documenté ses spécificités et souligné l’importance cruciale de l’incertitude organisationnelle et de la gestion du savoir lors d’un tel processus, nous montrons que les problématiques de coordination et de fiabilité complexes observées lors de la phase d’alignement stratégique (changement organisationnel, assimilation et appropriation du logiciel) peuvent être mieux comprises par l’économie expérimentale et expliquées par un modèle économique dit “ de fiabilité ” (Heiner, 1983).

Nous sommes partis de certains aspects encore exploratoires, mais utiles de la littérature scientifique existante : cette explicitation permet de caractériser une évolution du couplage entre deux objets de recherche en gestion émergeant dans les années 1990 ayant divisé les praticiens entre deux écoles de pensées (Thomas, 2005). D’après Besson (1999), durant la période 1994-1998, les directions d’entreprises, poussées entre autres par la mode, une littérature normative, et les cabinets de consultants, pensaient qu’implanter un ERP était une opportunité intéressante de restructurer au préalable ou en même temps l’organisation selon une logique de processus (Refonte des processus métiers ou Business Process Reengineering). Seulement, on constate un écart croissant entre cette intention et les pratiques à partir de 1998 : les entreprises qui s’y essayèrent ont essuyé des échecs notoires. D’autres entreprises adoptent depuis une stratégie plus prudente d’implantation incrémentale au “ coup par coup ” (piecemeal) qui a davantage de succès, et qui suppose une succession des phases d’implémentation et de reconception des nouveaux processus de travail (Robey et al., 2002). Ces résultats synthétiques suggèrent les questions suivantes : comment expliquer cette évolution dynamique de la stratégie organisationnelle des entreprises ? Quelles conséquences concrètes pour les managers en matière de gouvernance des systèmes d’information ?

Sur le plan théorique, nous tentons plus précisément une explicitation des mécanismes économiques de “ coopération cognitive ” sur laquelle insiste Llerana (1997), dont le thème central est celui des “ modèles mentaux partagés ”. Elle implique, dans un cadre économique théorique réaliste relevant de la rationalité limitée, une conception distribuée, située, de la cognition, et une attention particulière à la question de l’interprétation de l’environnement et du contexte. La méthodologie inductive adoptée comporte deux aspects complémentaires :

- Un travail de “ colligation ” au sens de Blaug (1994), i.e. une synthèse d’études de cas.
- Un rapprochement avec des travaux en économie cognitive, tout d’abord en économie expérimentale (Bonini et Egidi, 1999), travaux qui ont vocation à simuler des comportements organisationnels, permet de reproduire de façon satisfaisante les faits observés. Ils peuvent être expliqués par un modèle économique plus général et mathématisé (Heiner, 1983), pertinent malgré son ancienneté en économie cognitive.

    L’intérêt de ce travail est de confronter des situations empiriques fréquentes en systèmes d’information à une littérature théorique en économie cognitive qui n’a pas trouvé à notre connaissance de terrain d’application. La généralité de ces considérations est suffisante pour alerter tout manager confronté à des situations de gouvernance des systèmes d’information impliquant des changements organisationnels, et peut-être piquer sa curiosité en matière d’économie des systèmes d’information.

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