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VSE 185-186 - Vie et Sciences de l'entreprise - Crises et Mutations

L'utilité sociale de la banque en question : quelques réflexions pour l'après-crise

Résumé :

Longtemps perçu comme un agent économique spécifique, dont la mission était de fluidifier les échanges, le rôle des banques est aujourd'hui mal compris du grand public, voire contesté. Par ses excès, le secteur bancaire n'a-t-il pas engendré la crise de 2007 ? Les cols blancs de la finance sont au cœur de multiples polémiques (salaires mirobolants, spéculation débridée,...) Ce n'est pas tant le bien-fondé de ce sentiment qui nous intéresse que la remise en cause du pacte social entre les banquiers et la société et la question de la responsabilité sociétale des banques, qui en découle. Autant de questions dont l'enjeu ultime n'est rien moins que la restauration de la confiance entre la banque et les particuliers. Par delà les efforts de communication, la capacité du secteur bancaire à faire reconnaître sa légitimité constitue un préalable à la sortie de crise. Cette réflexion sur l'utilité sociale du secteur bancaire ouvre sur un débat plus vaste qui interroge les objectifs et les instruments de mesure de l'analyse économique.

Mots clés : Banque, régulation, marchés financiers, utilité sociale, responsabilité sociale de l'entreprise

Abstract :

Banks have always been recognized as a specific economic actor whose purpose was to accelerate economic activity. These days, however, the general public no longer understands clearly their role. On the contrary, banks played a key role in the financial market drift from which the 2007 global crisis originated. Additionally, the banking sector has caused numerous scandals, including overinflated earnings for traders, careless selling of credit, etc. As a result, we must reconsider the social contract that used to link bankers to society and review how bankers actually envisage the core business of banks. If banks want to restore confidence in the public, which is a precondition for emerging from the crisis, they must be prepared to initiate reconciliation with the public. However, this is not just a question of renewing communication, a reconciliation calls for the banks to reorient their business practices in order to restore legitimacy. The conclusion opens a wider debate about the appropriateness of actual goals and tools of economic analysis.

Keywords : Banking regulation, financial markets, social usefulness, corporate social responsibility
« My purpose was to provoke a debate about the functions which banks and near banks play in the economy, and about whether and under what circumstances we can be confident that the impact of their activities will be beneficial for the real economy and thus for human welfare. »
Adair Turner (2010), Directeur de la FSA,
Autorité de régulation des marchés financiers britannique.

INTRODUCTION

A en juger par la teneur des articles que la presse consacre aux banques, celles-ci sont aujourd'hui mal aimées. Le citoyen-consommateur est exaspéré par le flou qui entoure la tarification des services bancaires et doute de la qualité des conseils qu'il reçoit des chargés de clientèle. Il est agacé, en outre, par les scandales à répétition que connaît le secteur bancaire (affaire Kerviel, distribution de bonus extravagants, développement incontrôlé de la spéculation...). L'incompréhension semble d'autant plus forte que l'activité bancaire et financière a atteint aujourd'hui un niveau de complexité tel que, même les experts n'en comprennent que partiellement les règles de fonctionnement. D'ailleurs, définir ce qu'est une banque n'est pas facile tant le secteur a connu d'évolutions (Bellon et Pastré, 2004) : les banques ont diversifié leurs activités tandis que beaucoup d'entreprises non bancaires se sont lancées dans les services financiers. Par simplicité, nous définirons la notion de banque à partir de la loi bancaire de 1984 qui stipule que « les opérations de banque comprennent la réception de fonds du public, les opérations de crédit ainsi que la mise à disposition de la clientèle ou la gestion des moyens de paiement ». La banque désigne donc à la fois l'activité commerciale consistant à mener ces opérations de banque et les entreprises qui se livrent à ce type d'activité. La confusion autour des rôles de la banque et de ses liens avec une finance aujourd'hui en procès, a conduit beaucoup de nos contemporains à s'interroger sur la place qu'occupent désormais les banques dans la société : sont-elles encore au service d'une prospérité économique qui profite à tous ?
Nous souhaitons dans cet article comprendre l'inquiétude citoyenne quant à la place des banques dans notre société. Jean-Pierre Jouyet (2010), président de l'AMF la résume bien lorsqu'il dit : « L'opinion a le sentiment que les financiers sont les nouveaux maîtres du monde. C'est assez juste ». Est-ce à dire que le cours de la vie économique est désormais déterminé par le pouvoir financier et non plus par le pouvoir politique ?
Pourtant, l'histoire nous révèle que le secteur bancaire s'est mis en place avec le soutien, voire la participation active de la puissance publique, au moment où les territoires avaient besoin de capitaux pour se développer. C'est de sa capacité à répondre aux besoins de financement de l'économie que la banque tire sa légitimité. La vocation du secteur bancaire s'apparente à une mission d'utilité sociale dans la mesure où ses différentes activités servent l'ensemble de l'économie, dont tout un chacun est bénéficiaire. La notion d'utilité sociale peut paraître exagérée si l'on pense à la définition d'inspiration conventionnaliste qu'en donne Jean Gadrey (2004) qui exclut le secteur marchand lucratif. Mais si l'on considère la spécificité du métier et les externalités produites par le système bancaire, on s'aperçoit qu'il sert un intérêt collectif qui dépasse largement l'utilité privée qu'en retirent les banques et leurs clients. Cette utilité sociale de la banque peut se lire en creux lorsque le système bancaire se paralyse. Ainsi, la crise économique mondiale que nous traversons ces derniers mois montre à quel point la bonne santé de l'économie est dépendante de l'accès au crédit.
Nous mettrons en évidence que la crise de la finance reflète une crise de l'activité bancaire tant les banques ont partie liée avec les marchés financiers. La récente crise, qui a ébranlé les milieux financiers est l'occasion de réexaminer la façon dont les banques s'acquittent du rôle sociétal qui leur est assigné. Nous montrerons qu'un renversement s'est opéré et que c'est la logique de marché qui s'impose désormais au point que l'intérêt général n'est plus la préoccupation première des établissements bancaires. Ce débat a été escamoté par l'urgence dans laquelle se sont trouvés les Etats de renflouer un système financier menacé d'implosion. Alors que le calme est revenu sur les marchés financiers, nous souhaitons dresser un bilan du contrat social implicite qui justifie l'activité bancaire (licence to operate diraient les Anglo-saxons).
Dans une première partie, nous nous attacherons à identifier l'utilité sociale (ou collective) des banques en faisant ressortir la spécificité de l'activité bancaire dans le paysage économique. Dans une deuxième partie, nous chercherons à savoir si la mutation profonde que le secteur bancaire a connue ces trente dernières années n'a pas remis en cause son utilité sociale. Dans la troisième partie, nous verrons comment la crise financière de 2007 révèle l'incapacité des pouvoirs publics à domestiquer la finance. Le défi est alors de repenser radicalement la régulation des banques afin de les remettre au service de l'économie. Pour cela, quelques pistes sont envisagées. L'apport de cet article réside dans l'approche transdisciplinaire qui permet de procéder à des recoupements entre des constats que dressent des travaux de recherche issus de disciplines diverses : histoire, gestion, économie, sciences politiques... Nous pensons que ces regards croisés permettent une prise de recul nécessaire qui rend possible un diagnostic en finesse de la crise financière et de ses conséquences pour l'avenir de la banque.

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