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VSE 185-186 - Vie et Sciences de l'entreprise - Crises et Mutations

Editorial VSE 185-186

Dans un discours prononcé en 1959 à Indianapolis, John F. Kennedy, déclarait qu’ « [é]crit en chinois, le mot ‘‘crise’’ est composé de deux idéogrammes, un qui représente le danger et l’autre qui représente l’opportunité ». Cette phrase, qui peut être considérée comme une invitation à saisir les opportunités tout en restant avisé du danger représenté par la crise, résume parfaitement l’esprit dans lequel a été organisée la première Conférence Annuelle des Jeunes Economistes et Gestionnaires.
En plus de présenter ce caractère dual, les crises constituent un phénomène cyclique par excellence (citons récemment le krach de 1987, la crise asiatique de 1997, l’effondrement de la nouvelle économie en 2001, etc.). VSE avait déjà consacré en 1999 un numéro spécial à la crise (n° 155).

Alors pourquoi un (nouveau) numéro spécial sur la crise ?
Nous venons de connaître une crise multidimensionnelle (immobilière, bancaire, financière, sociale, etc.) d’une ampleur telle que la plupart des observateurs la considèrent comme la plus grave depuis 1929. Bien que les crises soient récurrentes, chacune reste un phénomène inédit en raison des conditions particulières dans lesquelles elle se produit. C’est dans ce moment privilégié que plusieurs des contributions de ce numéro spécial s’attèlent à étudier en profondeur les mécanismes qui sous-tendent cette crise. Au-delà, cette dernière, par ce qu’elle révèle des dysfonctionnements de notre système économique, interroge les pratiques et les cadres d’analyse en économie et en gestion. Les mutations issues de la crise constituent donc l’autre volet de ce numéro spécial.

Précisons maintenant la perspective adoptée par les chercheurs dans ces articles. Fidèles à la vocation de cette revue, les articles présentés questionnent des cadres théoriques économiques (par exemple, le Big Government de Minsky) et gestionnaires (l’enactment de Weick), et analysent les évolutions des entreprises, tant au niveau macroéconomique (le nombre d’introductions en bourse), que microéconomique (à travers une étude de cas sur la banque anglaise Northern Rock). Ces articles s’intéressent aux différents acteurs de cette crise : banques, gouvernement, banque centrale, capital-risqueurs et entreprises. Conformément au titre du numéro spécial, les articles se départissent d’un angle de vision de la crise uniquement négatif en abordant aussi les opportunités qu’elle recèle.

En effet, nous considérons que les crises possèdent un caractère cyclique. Les analyses statistiques de Kondratieff et les développements théoriques de Schumpeter, par exemple, nous enseignent que les périodes de crise font partie intégrante de l’histoire des faits économiques. A ce titre, la crise actuelle, partie des Etats-Unis en août 2007, nous rappelle, par son ampleur, que le système économique n’est pas naturellement stable. Puisque les crises ne sont pas évitables, les analyses tant économiques que gestionnaires se déplacent vers l’étude de la résilience et des enseignements à tirer de celle-ci.

Sur ce dernier point, nous souhaiterions mettre en parallèle deux approches très différentes. Dans le modèle de Greiner, les organisations adoptent des modes d’organisation qui leur permettent de connaître des périodes de croissance. Toutefois, lorsque ce mode d’organisation rencontre ses limites, l’organisation entre en crise. Celle-ci durera jusqu’à ce que l’organisation adopte un nouveau mode d’organisation qui dépasse les limites qu’elle a rencontrées, lui permettant alors de connaître une nouvelle période de croissance, qui sera stoppée par une nouvelle crise, et ainsi de suite. Cette analyse dynamique peut être mise en résonance avec l’analyse des postkeynésiens en termes de stabilité déstabilisante. En effet, celle-ci permet d’insister sur le fait que la résolution de chaque crise contient en elle-même les germes de la suivante. La gestion des perturbations économiques place l’Etat face à un redoutable dilemme. Ne pas intervenir, c’est-à-dire laisser faire les forces du marché, est très coûteux (en termes de niveau d’activité, de perte d’emplois, etc.). Mais, à l’inverse, traiter la crise par l’intervention publique revient in fine à ne pas sanctionner l’aléa moral et donc à instaurer des conditions difficilement compatibles avec une modération des prises de risques à l’avenir. Lesquelles conduiront à la prochaine crise.

Toutefois, appréhender une crise est un exercice délicat. A partir d’études de cas, comme le naufrage d’un ferry ou un accident d’avion, Christophe Roux-Dufort identifie 2 écueils :
·    le déni de crise (par exemple, les dirigeants d'Air France refusent l’idée d'une crise au motif que le niveau des réservations ne décroît pas au lendemain de la catastrophe du Mont Saint-Odile). Plus récemment, les dirigeants de France Télécom refusaient d’admettre l'existence d'une crise au motif que le taux de suicides à France Télécom était dans la moyenne. Au cours de la crise actuelle, de tels comportements ont été observés : le gouvernement qui n’ose pas employer le terme de "rigueur" qui pourrait être mal perçu, les dirigeants de Fortis et d'AIG qui organisent des déjeuners de gala alors qu’ils sont en quasi-faillite, ... 
·    le processus de normalisation : au cours duquel un consensus fallacieux est construit autour d'une explication simplifiée de la crise (par exemple, se focaliser sur l’erreur humaine lors d'un crash) qui permet de rendre celle-ci plus acceptable. Dans le domaine financier, de nombreuses pratiques ont déjà été mises en accusation suite à la crise : le développement des fonds alternatifs (hedge funds) au sein des banques (qui élève le risque systémique), la titrisation des créances (qui a contribué à l’emballement de la machine du crédit par la possibilité de se défausser du risque), les concentrations dans le secteur bancaire (qui condamnent les Etats à voler au secours de banques « too big to fail »), la valorisation des actifs par la juste valeur au sein des normes IFRS (qui par son caractère pro-cyclique accroît le risque de faillites en période de crise).

C’est pour ne pas entrer trop vite dans un tel processus de normalisation qu’ont été recueillis les articles qui composent ce numéro spécial. La description de cette crise dans ses différentes dimensions et la présentation d’une multiplicité d'explications causales permettent de préserver les caractères naturellement complexe et ambigu de la crise.

Ce numéro spécial rassemble des contributions de jeunes chercheurs qui ont été sélectionnées parmi les meilleures communications de la première conférence annuelle des jeunes chercheurs en économie et en gestion, qui s’est tenue à Amiens les 21 et 22 octobre 2010.

Julie BOUMRAR discute la notion de crise et met l’accent sur l’importance de la perception de celle-ci grâce aux notions d’enactment et de création de sens de Weick. Elle discute ensuite des possibilités d’apprentissage de la crise à travers l’approche de gestion des connaissances.

Gildas BARBOT nous rappelle l’évolution des missions et des réglementations bancaires. Il montre que les changements profonds des trente dernières années ont affecté la légitimité de l'activité bancaire et constituent une des causes de la crise bancaire actuelle.

Malika LOUNES présente l’évolution dans le financement des jeunes pousses aux Etats-Unis. Les capital-risqueurs, qui avaient tendance à sortir de leur investissement à l’occasion d’une vente de leur participation en bourse, optent désormais très majoritairement pour une revente de leurs titres par fusion-acquisition.

Samba DIOP présente les travaux de Minsky sur les façons de traiter la crise (à travers les notions de Big Bank et de Big Government) et les met en parallèle avec les mesures mises en œuvre pour juguler la crise des crédits hypothécaires (subprime crisis).

Des travaux de chercheurs internationaux complètent ce numéro spécial.
Aidan O’CONNOR analyse les raisons du développement de la titrisation (facteur important de la crise des subprimes), et étudie le cas du sauvetage de Northern Rock.
Debora DI CAPRIO et Francisco SANTOS-ARTEAGA mettent en évidence un long processus de concentration du secteur bancaire des Etats-Unis qu’ils mettent en parallèle avec le développement des NTIC. Lors de la crise des subprimes, les grandes banques qui avaient des positions beaucoup plus risquées que les petites ont plus souffert.

Henri DOU analyse l’organisation de la recherche publique en France. Il pointe une dérive de la gestion par indicateurs et les freins à la valorisation. Il présente plusieurs propositions pour que l’investissement consenti par la puissance publique puisse créer un retour supérieur à ce qu’il est actuellement, non pas seulement en termes de brevets coûteux à maintenir, mais de produits et de services commercialisables.

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