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VSE 183-184 - Vie et Sciences de l'Entreprise

Ne plus travailler mais oeuvrer

Résumé :

Le monde en ce début de XXIème siècle est en train de changer très rapidement.
La nature des activités, nécessaires pour que chacun d'entre nous subsiste, semble changer également. L'article "Ne plus travailler mais Œuvrer", extrait d’un essai du même nom, émet l'hypothèse que le travail tel que l’humanité l’a éprouvé jusqu’ici, est en train aussi d’évoluer très rapidement. Le travail doit évoluer vers l’œuvre qui permettra à chacun de s’accomplir soi-même tout en créant un produit ou service utile aux autres. Cet article décrit les conditions d’une telle évolution.

Mots clés : Changement, travail, œuvre, évolution


Abstract:

The world in this beginning of the XXIst century is changing very fast.
The nature of what each of us has to do to survive, seems also to change.
The article which follows “No more hard work, but works of art”, suggests that work as humanity has undertaken it up to now, is also changing very rapidly. Toil must evolve into the creation of “works of art” which will enable each of us to accomplish himself by creating a product or a service useful to others. This article tries to imagine the conditions of such an evolution.

Keywords : Change, work, work of art, evolution

INTRODUCTION

Un grand nombre de livres ont été écrits depuis une dizaine d’années sur le thème d’une évolution de la nature du travail. Pourquoi en ajouter un autre ? Il m’a semblé que nous vivons, en ce moment de début du XXIème siècle, une mutation profonde, tant technologique que conceptuelle, dans le domaine du travail dans le monde occidental. A cette mutation doivent correspondre à la fois, une vision prospective et une orientation normative. Cette réflexion correspond, à ce titre, davantage à un essai qu’à un ouvrage de sociologie du travail.

Tout le monde connaît l’étymologie du mot « travail ». Peut-être, peut-on le rappeler : au Haut Moyen Age le mot latin Tripalium (trois poteaux) était utilisé en France pour désigner le dispositif qui permettait d’attacher un cheval pour lui mettre un fer. Ce dispositif a été utilisé pour torturer des personnes et le mot « travail » qui en a été tiré a signifié, en un premier temps, la torture et par la suite toute activité particulièrement pénible (le travail de la parturiente et le mot « travail » en anglais ont conservé ce sens). Les mœurs ayant évolué au cours du temps, le mot travail au XVIIème siècle désignait une activité fatigante mais n’était pas utilisé pour exprimer une activité à caractère économique. Le paysan « cultivait », le serviteur « servait », etc., et à la fin l’artisan « œuvrait». Le mot œuvre dérivé du mot latin « opéra » traduisait le résultat d’une activité, créatrice d’un objet utile, et a tout naturellement été repris pour désigner un objet d’art.

C’est vers 1820 avec la première révolution industrielle en France et la mise en place des ateliers textiles et métallurgiques, dont le matériel fonctionnait avec une pénibilité certaine, que le verbe et le nom « Travailler et Travail » ont repris leur sens d’origine. A noter que s’il en a été de même qu’en France, en Italie et en Espagne, la Grande-Bretagne a eu recours dès le Moyen Age à la racine indo-européenne « erg » pour en tirer « to work ». « Werken » existe également en allemand, mais s’est trouvé largement remplacé par « Arbeiten » (même racine que die Erbe : le patrimoine).

Toutes les sociétés primitives ont été, bien sûr, assujetties à un impératif de survie individuelle et collective.

L’homme moderne est apparu en Europe occidentale, il y a environ 40 000 ans.

Pendant quelque 35 000 ans pour simplifier, l’homme chassait ou pêchait et la femme cueillait ou ramassait les fruits et les légumes qui leur permettaient de survivre. Selon les lieux et l’évolution climatique, cela était plus ou moins contraignant.

Quelques exemples africains actuels (les Bushmen par exemple) montrent que, quand tout va bien, cela peut se gérer, dans le cadre d’un clan ou d’une tribu, d’une façon pas si contraignante que cela – et d’une manière en partie nomade et en partie sédentaire.

Cette économie de subsistance implique une capacité à communiquer. Un protolangage opérationnel existait. La relation entre le langage et le travail, dont il sera question plus loin, fonctionnait donc déjà.

Par ailleurs cette période en Europe Occidentale, a vu la première (si l’on excepte quelques peintures australiennes) création artistique de l’humanité au travers des grandes fresques représentant à la fois des scènes de chasse et des concepts spirituels réalisés avec un souci esthétique – de premières grandes œuvres en quelque sorte !

Cette vie s’est poursuivie au travers d’une âpre période glaciaire et d’un réchauffement.

Sa dernière période sur les côtes de l’Atlantique, avant l’arrivée de l’agriculture, a vu un foisonnement de mégalithes dont Carnac et Stonehenge sont les plus beaux exemples.

Leur réalisation a impliqué, à un niveau au minimum tribal, un sens de l’organisation et du commandement, une capacité à prévoir et une prédisposition à faire, qui traduisent une forme de capacité humaine immanente «porteuse d’avenir ».

A partir de 7 000 ans avant Jésus-Christ et en partant d’Anatolie disent Colin Renfrew et Luigi Cavalli Sforza, une économie agricole basée sur l’exploitation de céréales et l’élevage de porcs, de chèvres et de moutons se met en route le long des côtes méditerranéennes, d’une part le long du Danube, puis du Rhin d’autre part. Le lent mouvement – 20 km peut-être à chaque génération – paraît fait par une émigration progressive de gens parlant un indo-européen précurseur.

Une autre forme de travail : « le labour et la récolte saisonnière, l’entretien des animaux » se met en place associée à une certaine sédentarité.

Un certain artisanat apparaît : la poterie et le « mésolithisme ».

L’ère des métaux apparaît ensuite : le bronze d’abord au 3ème millénaire avant Jésus-Christ puis le fer avec la civilisation de Halstaat au 1er millénaire – d’où un nouvel artisanat : celui du forgeron, lourd de symboles.

Entre-temps, le Moyen Orient et la Mer Egée ont pris leur essor et mis en place leurs structures d’Etats avec la création entre autres, d’emplois de scribes et de magasiniers.

La mise en place systématique de l’esclavage comme source de travail est aussi l’un des facteurs essentiels de ce deuxième millénaire avant Jésus-Christ.

Les siècles passent et la cité grecque apparaît. Elle associe l’exploitation agricole assurée par une paysannerie, le recours en ville au travail des esclaves, le développement d’un artisanat professionnel, le commerce maritime, les forces armées et la création artistique. Un microcosme du travail qui se perpétuera en partie jusqu’au XVIIIème siècle.

Rome prend la suite sur le même modèle. Le rôle des esclaves y est progressivement plus développé et le travail du citoyen s’en trouve allégé.
Les invasions arrivent et l’économie occidentale devient une économie de survie. Le développement du christianisme permet un respect croissant de l’individu et une certaine forme de morale collective.

Le régime médiéval se met en place. Le servage remplace l’esclavage. Chacun est à sa place et fait le travail agricole, artisanal, de service ou militaire qui lui est dévolu.

Le XIVème siècle amorce le changement : le servage disparaît, l’urbanisation s’accroît, le commerce international se développe avec l’aide de nouveaux instruments et structures financiers. La Réforme et la Contre Réforme s’enchaînent. Le concept de risque est accepté (le mot apparaît dans toutes les langues européennes en 1560). Néanmoins l’agriculture continue à occuper 90 % des travailleurs. Les artisans se regroupent en corporations et protègent leur fonds de commerce. L’instruction reste l’apanage des privilégiés et des religieux.

Le siècle des Lumières entraîne un changement de vision du monde en Occident, le début d’une réflexion scientifique et d’une interrogation philosophique nouvelle.

La nature du travail ne change pas pour autant. Le concept de Tiers Etat se structure ainsi que la prise de conscience collective qui y correspond.

Le XVIIIème siècle laisse prévoir la mutation que va être la première révolution industrielle et cela sous plusieurs aspects :

un aspect conceptuel : Adam Smith et sa « Richesse des Nations » et bien d’autres auteurs anglais, l’Encyclopédie de Diderot ainsi que des réalisations qui préfigurent l’utopie telle que la manufacture d’Arc et Senans, les travaux d’architectes français tels que Ledoux, etc.,
un aspect technologique : la machine à vapeur de Watt bien sûr et,
un aspect commercial : l’intensification des échanges intra européens malgré les guerres, et surtout internationaux avec les Amériques et l’Inde,
un aspect de bouleversement du monde avec l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique et son développement initial en y accomplissant nécessairement le même travail qu’en Europe occidentale, mais avec un esprit d’entreprise résultant de l’immigration.

Tout cela aboutit en France à la remise en cause des structures établies qui se traduisent par la Révolution Française et l’Empire.

Le bouleversement permet l’amorce en France de la première révolution industrielle déjà entamée en Grande-Bretagne depuis une vingtaine d’années.
Ainsi se termine un chapitre de l’histoire du travail qui aura duré 8 000 ans en Occident. Il s’agit d’un travail principalement masculin (si l’on exclut le soin des enfants et le travail domestique féminin) à base de tâches agricoles (à la fin du 18ème siècle, 90 % des hommes travaillent la terre) et d’emplois de service et militaires.

Nous avons tous étudié d’une façon ou d’une autre, la première révolution industrielle (1800-1914). 
Nous n’y reviendrons pas. Nous avons tous vécu la seconde révolution industrielle, nous n’y reviendrons pas non plus. Sommes-nous au début du XXIème siècle face à une nouvelle mutation profonde de la nature du travail ? Nous en sommes convaincus. Venons-en à l’essentiel : « Que sera la nature du travail à la fin du XXIème siècle ». Notre essai s’appuie sur des hypothèses du XXIème siècle : Scientifiques et Techniques Politiques Sociétales Economiques Entrepreneuriales que nous avons analysées attentivement.

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